En vingt ans de vente complexe, j’ai vu défiler des dizaines de dirigeants persuadés qu’une certification suffirait à gagner un appel d’offres. Dernièrement, un de mes clients qui souhaitait vendre du cloud s’était mis en tête qu’il devait absolument avoir des normes ISO. Résultat, l’équipe administrative s’est vu attribuer un lot de nouvelles tâches inconnues. Le cas Scaleway contre OVHcloud, sur l’un des marchés publics les plus sensibles de l’année, vient de démontrer le contraire de façon spectaculaire. Voici ce que cette séquence apprend aux dirigeants de scale-ups tech qui répondent à des appels d’offres publics ou réglementés.
Le fait qui dérange : un label ne suffit plus à gagner
OVHcloud est le seul hébergeur tricolore déjà détenteur de la qualification SecNumCloud, le label de l’ANSSI mis en avant depuis cinq ans dans le débat sur la souveraineté numérique.
Sur le papier, c’est l’argument absolu. Dans les faits, ce label ne lui a pas suffi.
Le 23 avril 2026, l’État français a attribué à Scaleway, filiale d’Iliad, l’hébergement des données de santé de 70 millions d’assurés français.
OVHcloud, seul hébergeur tricolore déjà détenteur de la qualification SecNumCloud, venait d’être écarté d’un contrat français majeur par un concurrent qui ne possède pas encore cette certification.
Scaleway n’est pas encore arrivé au terme de la certification SecNumCloud quand elle remporte le marché.
La liste des perdants ne se limite pas à OVHcloud. OVHcloud faisait partie des candidats, aux côtés notamment d’Atos, Cloud Temple, Docaposte et S3NS. Des acteurs solides, certains eux-mêmes très outillés sur la conformité. Tous battus par un concurrent qui n’avait pas encore le sésame réglementaire le plus recherché du secteur.
Ce que le cahier des charges disait vraiment
La Plateforme des données de santé ne cherchait pas un label affiché sur un site web mais une réponse précise à un besoin opérationnel. La filiale d’Iliad a été sélectionnée en apportant une solution « la plus adaptée en matière de sécurité, de scalabilité et de résilience ».
Le processus de sélection donne la mesure de l’exigence. L’appel d’offres lancé en février 2026 a mobilisé les expertises conjuguées de la Direction interministérielle du numérique, de l’Inria et du ministère de la Santé pour évaluer les candidatures selon 350 exigences techniques strictement définies. Trois cent cinquante critères. Un cahier des charges disséqué point par point.
Le contexte réglementaire explique pourquoi ce niveau de granularité était incontournable. La réforme du référentiel HDS de mai 2024, applicable au 30 novembre 2024, a tranché le débat juridique : les nouveaux hébergeurs de données de santé doivent démontrer une immunité aux législations extra-européennes.
Scaleway a construit sa réponse autour de cette exigence précise, plutôt que d’attendre la certification globale. L’hébergeur s’est lancé dans le processus SecNumCloud en janvier 2025, peu de temps après l’obtention de son agrément HDS. Une trajectoire documentée, présentée comme telle, vaut mieux qu’un badge figé quand l’acheteur veut vérifier chaque case.

La leçon commerciale : documenter plutôt que brandir
Damien Lucas, directeur général de Scaleway, a résumé la victoire en une phrase qui vaut pour tous les vendeurs B2B confrontés à un cahier des charges strict :
« Nous sommes fiers d’avoir été retenus à l’issue d’un processus de sélection extrêmement compétitif».
Compétitif, et non arbitraire. L’acheteur a comparé des réponses point par point, pas des réputations.
C’est là que la plupart des PME tech se plantent en appel d’offres. Elles brandissent leur certification ISO, leur conformité RGPD, leur badge de sécurité, comme un totem qui devrait clore le débat. Le raisonnement inverse fonctionne mieux : chaque exigence du cahier des charges appelle une preuve précise, écrite, vérifiable, pas un renvoi vers une page marketing.
La métaphore de l’usine s’applique parfaitement ici. Un cahier des charges de 350 critères, c’est une chaîne de production avec 350 postes de contrôle. Une certification globale peut couvrir cinquante de ces postes. Les 300 autres demandent une réponse spécifique, documentée, contextualisée au besoin de l’acheteur. Gagner l’appel d’offres, c’est avoir traité les 350 points.
Comment transposer ça à votre prochain appel d’offres
Concrètement, si vous dirigez une scale-up qui répond à des marchés publics ou à des grands comptes réglementés, trois réflexes changent la donne :
- Cartographiez le cahier des charges ligne par ligne avant de rédiger une seule phrase de réponse. Chaque exigence devient une case à documenter.
- Remplacez « nous sommes certifiés X » par « voici comment nous satisfaisons précisément le critère 47 de votre cahier des charges, avec la preuve à l’appui ». La différence de posture change la lecture du comité d’évaluation.
- Présentez une trajectoire crédible sur les points non encore couverts, plutôt que de les cacher. Un acheteur public préfère une feuille de route claire à un silence gênant.
Exemple concret : au lieu d’écrire « Notre solution est conforme RGPD », écrivez « Le critère 12 exige une localisation exclusive des données en UE avec traçabilité des accès. Notre architecture répond à ce critère de la façon suivante : [détail technique], vérifiable via [preuve ou audit] ».
Cette discipline s’applique aussi hors marchés publics. Un comité d’achat B2B qui évalue un outil SaaS pour son cycle de vente ou sa conformité interne fonctionne selon la même logique : il compare des réponses précises, pas des certifications affichées en bas de page d’accueil.
Le vrai risque pour les PME tech qui négligent ce détail
Le danger c’est de perdre du temps commercial précieux à défendre un argument qui n’emporte plus la décision. La sélection s’est faite sur la base de plus de 350 critères techniques. Un commercial qui prépare sa réponse en misant sur trois slides de certifications passe à côté des 347 autres points que l’acheteur va effectivement noter.
Cette rigueur documentaire n’est pas propre au secteur public mais peut se retrouver dans tous les cycles de vente complexes, dès qu’un comité d’achat structuré évalue plusieurs fournisseurs sur des critères écrits. Une analyse du Quotidien des Entreprises souligne d’ailleurs que le champion français doit revoir sa copie, précisément parce qu’un label ne fait plus foi de conformité exacte.
Pour une scale-up qui construit sa machine commerciale, la leçon se traduit en méthode : documenter la conformité critère par critère devient un livrable commercial à part entière, au même titre qu’une proposition tarifaire ou une démo produit. C’est un travail de fond plutôt qu’un ajout de dernière minute avant la deadline de réponse.
Une certification ouvre la porte mais ne signe pas le contrat
Le marché des données de santé françaises vient de le prouver à grande échelle : la précision documentaire bat la réputation labellisée. Les dirigeants qui répondent à des appels d’offres publics ou réglementés doivent cesser de traiter leurs certifications comme un argument suffisant et se mettre à documenter, ligne par ligne, leur conformité exacte au besoin exprimé.
Et vous, votre équipe commerciale sait-elle documenter sa conformité critère par critère, ou compte-t-elle encore sur son logo de certification pour emporter la décision ? Parlons-en, 30 minutes, sans engagement.
Sources
- Le Quotidien des Entreprises, « OVHcloud, une histoire de famille et de machines »
- Health Data Hub, communiqué du 23 avril 2026 sur la migration vers Scaleway
- AFP via TradingView, « Hébergement des données de santé: le français Scaleway choisi pour remplacer Microsoft »
- Next.ink, « Scaleway remporte l’hébergement des données de santé à la place de Microsoft »
- Armées.com, « Souveraineté numérique : les données de santé resteront en France »
- Tech Insider, « Scaleway remplace Azure au Health Data Hub »














